La technologie redéfinit-elle la souveraineté ? Des profits d'entreprises proches des budgets d'États comme l'Irak
Un reportage s'interroge sur la signification du fait que des entreprises technologiques réalisent des revenus et bénéfices annuels proches des budgets d'États, et examine l'impact des infrastructures numériques sur la notion de souveraineté du point de vue de l'Irak.

Que signifie le fait que des entreprises réalisent en un an des revenus et des bénéfices supérieurs à ceux de certains États ? C'est la question posée par un reportage qui a examiné le contraste entre les ressources colossales de sociétés technologiques et la souveraineté d'État traditionnelle.
Le rapport a indiqué que la société Nvidia a réalisé, au cours des premiers mois de 2026, près de 60 milliards de dollars de bénéfices, «ce qui signifie qu'elle pourrait atteindre un bénéfice annuel total d'environ 240 milliards de dollars». En revanche, il a noté que l'Irak possède l'une des plus grandes réserves pétrolières au monde et un budget annuel de 100 milliards de dollars.
Le rapport a déclaré que Nvidia «n'est pas un État : elle n'a ni territoire, ni peuple, ni armée, ni drapeau, ni siège aux Nations unies ; c'est une entreprise technologique américaine connue pour concevoir des puces informatiques avancées qui alimentent la révolution de l'intelligence artificielle».
Il a ajouté que Nvidia n'est que l'une d'un petit nombre de géants technologiques américains dont les bénéfices se rapprochent de la taille des budgets et des économies d'États, citant plusieurs entreprises telles que SpaceX, Microsoft, Apple, Google, Amazon et Meta, et précisant que ces sociétés, ensemble, se dirigent vers des bénéfices annuels de plusieurs centaines de milliards de dollars, proches de mille milliards de dollars.
Le rapport s'interroge sur ce que signifie ce changement lorsque des entreprises privées peuvent générer des revenus et des bénéfices annuels supérieurs à ceux des gouvernements, et il a évoqué les répercussions sur la notion de souveraineté lorsque de nouvelles formes de pouvoir échappent au contrôle direct de l'État.
Il a expliqué que le pouvoir reposait traditionnellement sur le contrôle du territoire, la direction des populations et le maintien d'armées, et que le traité de Westphalie de 1648 avait fait de l'État-nation l'unité politique dominante parce qu'il était capable de mobiliser des ressources à un niveau que ni des individus ni des entreprises privées ne pouvaient égaler. Mais il a noté que ce modèle semble se défaire à mesure que les États dépendent de plus en plus des entreprises pour exercer certains aspects du pouvoir.
Le rapport a souligné que les grandes entreprises technologiques gèrent des infrastructures s'étendant sur les continents, contrôlent des plateformes utilisées par des milliards de personnes et disposent d'un capital considérable qui concurrence les ressources des États ; elles maîtrisent en outre les technologies sur lesquelles reposent les économies et les armées modernes. Il a toutefois précisé que la dépendance technologique n'implique pas nécessairement une perte de souveraineté.
Le rapport cite Hassan al-Khatib, qui a occupé le poste de conseiller du Premier ministre irakien pour la transformation numérique et les télécommunications de 2023 à 2026, affirmant que «nul pays contemporain ne peut être technologiquement autosuffisant», et que le concept le plus utile est celui de «souveraineté numérique», qui signifie «la capacité de l'État à conserver le contrôle, le choix et la flexibilité sur les systèmes numériques dont dépendent son gouvernement, son économie et sa sécurité nationale».
Le rapport ajoute que le secteur numérique englobe les données, les communications, l'infrastructure de calcul, l'identité numérique, la cybersécurité et l'intelligence artificielle, et que cette nouvelle infrastructure a un impact concret sur la géopolitique de l'Irak. Il cite par exemple une entreprise de télécommunications qui a installé Silk Route Transit, un réseau de câbles terrestres en fibre optique transportant les données du Golfe vers l'Europe, une sorte de version du XXIe siècle des lignes télégraphiques qui reliaient autrefois des empires.
Mais le rapport rapporte aussi qu'al-Khatib a déclaré que «la géographie à elle seule ne crée pas la souveraineté numérique», et que la valeur du passage de câbles en fibre optique à travers le territoire irakien dépend de qui possède et gère l'infrastructure, d'où les données sont traitées, de qui contrôle le réseau et de la juridiction légale qui le régit. Il a dit : «si cela est fait correctement, l'émergence de l'Irak comme corridor de données peut renforcer sa souveraineté plutôt que l'affaiblir».
Le rapport établit un parallèle historique partiel avec la Compagnie des Indes orientales, qui avait commencé comme entreprise commerciale puis possédait une armée, contrôlait des territoires, administrait des populations, collectait des impôts et assumait des pouvoirs quasi-souverains ; il affirme que certaines entreprises technologiques actuelles accumulent des capacités autrefois presque exclusivement associées aux États.
Le rapport cite des exemples concrets, comme le réseau Starlink qui a joué un rôle dans la guerre et les communications modernes, notamment en Ukraine, et souligne que les capacités de lancement donnent à une entreprise spatiale un accès inhabituel à l'espace. Il ajoute que l'ajout de technologies telles que l'intelligence artificielle, les communications satellitaires et les réseaux sociaux peut influencer les résultats électoraux et concentrer d'importants pouvoirs entre les mains d'individus ou d'entreprises.
Cependant, le rapport rapporte qu'al-Khatib met en garde contre la confusion entre influence et souveraineté, déclarant : «Il ne fait aucun doute que cela confère à ces entreprises une influence considérable, mais on ne doit pas pour autant interpréter automatiquement l'influence comme de la souveraineté ; la question cruciale est de savoir si l'État a des alternatives».
Le rapport souligne que de nombreux discours sur l'Irak restent axés sur les milices soutenues par l'Iran et les intérêts stratégiques américains, ce qui occulte les développements où des entreprises irakiennes contribuent à construire une infrastructure plaçant l'Irak au sein de l'économie numérique mondiale. Il ajoute que la cybercriminalité menace le commerce, les infrastructures vitales et les institutions politiques, et que les vulnérabilités numériques mettent à nu des secteurs essentiels.
Il indique que l'Irak a réagi en faisant de la cybersécurité une question de sécurité nationale et en renforçant ses capacités institutionnelles pour y faire face, ce qui crée la paradoxale problématique centrale : «l'Irak est souverain, mais la souveraineté n'implique pas l'autosuffisance technologique» ; l'État peut contrôler ses frontières et rester pourtant exposé à des attaques visant les réseaux qui assurent l'électricité, les communications, les systèmes de santé et l'économie.
Le rapport conclut en soulignant que l'État-nation n'est pas en voie de disparition, puisqu'il conserve l'autorité juridique pour réguler ou démanteler des entreprises, mais que les gouvernements dépendent de plus en plus des sociétés qu'ils sont censés réglementer. Il estime que les États pourraient être contraints de partager la scène avec des entreprises qui contrôlent les infrastructures par lesquelles s'exerce le pouvoir, concluant que «la technologie redéfinit le concept de souveraineté, mais ne l'annule pas».



